Interview pour Elle

Patrick Williams, journaliste pour Elle:

Dans cet article nous partons d’un sujet de l’actualité qui est celui de la fille adoptive de Woody Allen, Dylan Farrow, qui a réitéré ses accusations, et qui tout d’un coup, avec l’ambiance générale, le mouvement de « Me Too », trouve beaucoup plus d’écho à ce qu’elle ne cesse de répéter depuis plusieurs années.
Le magazine Elle publie donc un article sur les personnes qui sont dans cette situation, qui affirement avoir été victimes d’abus, mais dont la situation n’a pas été forcément reconnue par la justice.
On ne se prononce bien évidemment pas sur la culpabilité de Woody Allen dans cet entretien puisqu’on n’en sait absolument rien.

 

Patrick Williams pour Elle:

Quel est l’état d’esprit d’une personne qui accuse et qui n’a pas de preuves formelles à fournir, ni de reconnaissance de la justice. Comment le vit-elle généralement?

 

Geneviève Schmit:

Pour moi le problème n’est pas dans la parole des victimes, le problème est dans l’écoute qu’on va bien vouloir lui apporter. Le problème ne vient pas des victimes qui, elles, s’expriment. La plupart du temps les victimes parlent, que ce soit celle-ci ou toutes les autres. Pas toujours bien sûr, mais le plus souvent les victimes dénoncent, c’est l’écoute qui n’est pas à la hauteur. Pour moi, le problème est là.
Ce manque d’écoute, cette absence d’écoute ou cette écoute pervertie, cause des traumatismes supplémentaires qui deviennent excessivement difficile à résoudre. C’est un sur traumatisme dû à la mauvaise écoute ou à une écoute perverse qui fait que la personne ne va plus pouvoir sortir de ce piège de la victime ou de la victimisation. Elle se retrouve comme piégée dans la masse des cris étouffés et continue toute sa vie à se débattre parce que la justice ne l’aura pas entendue, que la Police l’aura renvoyée dans son foyer, ou que les parents auront-dit « tais-toi parce que, si non, tu vas faire exploser toute la famille ».

 

Patrick Williams pour Elle:

Oui, précisément. Et quand on connait un peu son histoire, c’est un peu ce qui semble lui être arrivé puisqu’elle ne cesse de dire qu’on ne l’a pas entendue, qu’on ne l’a pas crue et que par conséquent çà l’a marqué. Elle disait que cela l’avait travaillé peut être d’avantage que le traumatisme, que l’acte lui-même. On voit bien en lisant des articles qui lui sont consacrés que c’est bien plus le fait de n’avoir pas été entendue qui la met dans cet état que l’acte lui-même.

 

Geneviève Schmit:

Oui, c’est tout à fait cela. C’est le musellement qui est souvent plus traumatique que l’événement lui-même. On peut guérir d’un événement traumatique, d’un viol, d’une agression sexuelle. Mais lorsqu’il y a le musellement derrière ce drame, on ne peut plus s’en sortir.
Après l’agression les victimes deviennent comme obsédées par le désir de révéler la réalité. Autrement dit, elles risquent de vouer leurs vies pour être comprises et entendues. Elles ne pourront donc jamais ressortir du piège ! Elles resteront figées dans ce schéma puisqu’elles devront toujours trouver le moyen de se faire entendre. Et c’est cela qui est pervers dans cette histoire. La vraie perversion est bien là, et peut-être plus que dans l’acte qu’elle a probablement subi.

 

Patrick Williams pour Elle:

Et du coup, à la faveur du mouvement « Me Too » qui d’ailleurs, et de manière fort intéressante a été provoqué par son propre frère, tout a été révélé au grand jour. Je ne sais pas si vous connaissez l’histoire, mais c’est Ronan Farrow qui, pour venger sa sœur, a dévoilé l’histoire de Harvey Weinstein dans le New Yorker et a ainsi entrainé cette cascade de révélations en série que l’on voit depuis des mois.
Enfin pour la première fois, précédemment elle s’était toujours exprimée dans les journaux, elle a pu donner une grande interview à une chaine de télévision américaine et parler à nouveau. Et là, elle avait l’air visiblement assez contente d’être bien plus écoutée qu’elle ne l’a jamais été.
Vous pensez donc que lorsque quelqu’un n’a pas été entendu pendant des années, comme c’est le cas pour cette femme, trouver enfin une écoute, cela entraîne un grand changement ?

 

Geneviève Schmit:

Oui, cela va transformer sa vie! Dans un premier temps elle deviendra le centre du monde et de toutes les attentions, parce que tout d’un coup, tout le monde va se mettre à l’écouter. Mais cela ne va durer qu’un temps, les gens oublient très rapidement. Donc une fois l’enthousiasme passé, elle gardera quand même cette satisfaction d’avoir été entendue. Cette fois ci, sa parole n’aura plus été assourdie, n’aura plus été muselée. Et cela permettra de favoriser sa guérison.

 

Patrick Williams pour Elle:

J’imagine que cela provoque justement un grand soulagement chez la personne invitée à la télévision pour pouvoir parler de son histoire.

 

Geneviève Schmit:

Oui, mais en même temps, tout n’est pas blanc ou noir. Tout dépendra de la personnalité de l’individu, de son état d’esprit et de beaucoup d’autres facteurs. Mais il est certain que d’être entendue permet de franchir une étape importante. Comme je vous le disais au début de notre entretien, le problème n’est pas dans le cri, dans la parole de la femme ou de la victime, il réside dans l’écoute.

 

Patrick Williams pour Elle:

Quelque chose revenait souvent dans ses propos, et d’ailleurs elle a été entendue puisque désormais il y a des accusations à l’encontre de Woody Allen pourtant jusqu’ici très respecté. Certains acteurs ne veulent plus jouer dans ses films. Elle a souvent dit que ce qui était particulièrement difficile à vivre pour elle, c’était de voir justement l’admiration et la reconnaissance dont jouit son père, admiré par tous, alors qu’elle porte seule une parole en total décalage avec cette belle image.
Est-ce une situation très dure à vivre d’être en prise avec son agresseur qui jouit d’une très bonne image sociale?

 

Geneviève Schmit:

C’est d’une violence sans nom! Il est évident que de voir son bourreau honoré est quelque chose d’absolument insupportable! On peut reporter cela à d’autres situations passées… Les déportés juifs qui voyaient leurs tortionnaires adulés, respectés ou honorés. Et on le voit aussi dans la vie de tous les jours.

Un jour un enfant me disait au sujet de son père, qu’il l’appelait « Double-Face » en référence à Batman. Lui, il voyait la face à la maison où le père était violent avec sa mère et lui-même et il voyait aussi l’autre face où le père allait à l’Eglise et se faisait bien voir, était respecté, était vu comme un « grand monsieur » qui avait sa place dans la société. Et pour l’enfant c’était terrible! Il avait envie, comme tous les gamins, de ruer dans les brancards et de hurler: « Ne le croyez pas! Il n’est pas comme ça! » Mais il ne le pouvait pas, il était muselé, muselé par la société, muselé par sa famille.

Pour moi, cela me parait terrible! Etre contraint au silence et de voir le bourreau éviter la justice, cela surmultiplie le traumatisme.

On arrive alors à des situations extrêmes où les victimes « pètent un câble » et deviennent elles mêmes, qu’elles soient hommes ou femmes, tueurs ou justiciers. Vous n’imaginez pas le nombre de personnes que j’accompagne et qui me disent qu’elles vont faire justice elles-mêmes ! Le nombre de ces personnes est considérable.

 

Patrick Williams pour Elle:

Oui, c’est aussi un peu ce qu’on a vu autour de l’histoire de David Hamilton qui pendant des années n’a pas du tout été remis en cause. Des femmes comme Flavie Flament qu’on a interviewé à plusieurs reprises ici, ont la rage de le voir bénéficier d’une bonne position sociale et être toujours respecté.

 

Geneviève Schmit:

… et pouvoir continuer ses agressions.

 

Patrick Williams pour Elle:

Oui, il doit y avoir un très grand sentiment de solitude, car, dans le cas de la fille de Woody Allen, elle parle vraiment seule, dans le vide, et ce depuis des années. Hormis elle et sa famille, personne ne semblait savoir.

Et du coup, d’un point de vue psychologique, notamment pour l’enfant, est-ce qu’il n’y a pas non seulement un désir de faire entendre sa souffrance et de trouver une écoute, mais également celui de faire tomber l’agresseur de son piédestal ?

 

Geneviève Schmit:

Pour l’enfant c’est très compliqué. C’est encore pire que pour l’adulte. Sa parole n’est pas prise en compte, ou est très difficilement prise en compte. Il n’y aura que la parole du parent protecteur, en général la maman, mais pas toujours, et il lui sera opposé l’aliénation parentale et toutes ces belles théories pour le contraindre à se taire.

 

Patrick Williams pour Elle:

Qu’est ce donc la théorie de l’aliénation parentale ? C’est lorsqu’un parent fait pression sur l’enfant pour se venger d’un autre parent?

 

Geneviève Schmit:

Oui, lorsqu’on manipule l’enfant pour modeler son esprit comme on le souhaite, afin de servir d’arme contre l’autre parent.

 

Patrick Williams pour Elle:

Oui absolument. C’est d’ailleurs complètement ce qui a été dit au sujet de Mia Farrow qui semble avoir influencé sa fille pour parler contre Woody Allen.

 

Geneviève Schmit:

Oui, cela arrive parfois aussi ! Et c’est malheureusement dramatique.
Ce que je trouve terrible en tant qu’accompagnante de victimes, c’est lorsque la Police dit à la mère de la petite victime de ne pas remettre l’enfant à son père parce que il y a une enquête pour des attouchements ou autres choses graves. Et comme le Procureur ne donne pas l’ordre écrit de cesser la visite du père, les mères sont contraintes de par la loi, de donner quand même l’enfant au père tortionnaire. Elles se trouvent dans la situation où elles ne défendent plus l’enfant puisqu’elles sont contraintes de le laisser entre les mains du tortionnaire. Si elles ne le font pas elles retrouvent hors la loi et sont arrêtées pour non présentation d’enfant.

Des cas comme ceux-là j’en vois tout le temps !

 

Patrick Williams pour Elle:

Ce doit être totalement déchirant pour elle et pour l’enfant.

 

Geneviève Schmit:

L’enfant ne peut plus avoir confiance dans la justice, ne peut plus avoir confiance en rien ni personne parce qu’il n’est pas protégé.

 

Patrick Williams pour Elle:

Quand on a vécu ce genre de situation est-ce que cela ressemble un peu à des « syndromes de stress post traumatique » ? Est-ce que cette expression s’applique dans ce cas ?

 

Geneviève Schmit:

Oui, les personnes victimes ont de multiples chocs post traumatiques, et dans les problèmes de violence psychologique ils viennent se rajouter aux autres… Ce sont des événements qui, pris individuellement peuvent paraître anodins, des petites réflexions de ci de là anodines en apparence, mais cela forme un mille-feuille de traumatismes très difficile à gérer par la suite.

 

Patrick Williams pour Elle:

Comme on le disait tout à l’heure, le fait même que sa parole n’ait pas été entendue, rendra le mille-feuille plus important que le trauma lui-même.

 

Geneviève Schmit:

Oui, et bon nombre d’enfants ne veulent plus parler du tout, à la Police, aux psys, ou à qui que ce soit, ils ne veulent plus. Par contre ils parlent de mourir…
J’ai un jeune patient de 8 ans qui parle de mourir. Il n’est plus entendu par personne… et la mère est piégée par la « justice ».
Il y a de plus en plus de petits enfants qui se suicident. Au début de mon travail, j’ai eu du mal à croire que des petits enfants se suicident, parlent de suicide… Mais oui, cela arrive!

 

Patrick Williams pour Elle:

Oui… Parce qu’ils sont dans une situation où on n’entend pas ce qu’ils disent et qu’il n’y a pas de preuves tangibles…

 

Geneviève Schmit:

C’est toujours le même problème avec la voix qui est muselée. Ce n’est pas la parole qui pêche, c’est l’écoute. L’enfant s’exprime, parle, mais on ne l’entend pas.

 

Patrick Williams pour Elle:

Oui donc pour en revenir à notre sujet, une situation où on peut tout d’un coup parler dans un média national et enfin être entendu, doit être un immense soulagement?

 

Geneviève Schmit:

Sans aucun doute, ce doit même être une grande jouissance. Cela peut l’aider. Si cette femme-ci a réussi à garder un esprit sain, c’est-à-dire qui n’est pas piégé par un désir de vengeance, de revanche et de haine, là elle va pouvoir guérir.

 


Retranscription d’un interview de Patrick Williams pour le magazine Elle.
18 janvier 2018


 

Geneviève Schmit - Experte dans l'aide aux victimes de manipulateurs pervers narcissiquesGeneviève Schmit, experte dans l’aide aux victimes de manipulateurs ou manipulatrices perverses et narcissiques.

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A propos Genevieve Schmit

Thérapeute - Experte dans l'aide aux victimes de manipulateurs pervers narcissiques - Thérapie brèves - Psychologie positive

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